Discours hors-normes : approches, concepts et méthodes

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Argumentaire
À ses origines, l’analyse de discours (désormais AD) a pris pour objet des textes que l’on peut qualifier de « normés » dans la mesure où ils relèvent des genres standards de leur temps (discours institutionnels, politiques, journalistiques, scientifiques, spécialisés, sociaux notamment). Les travaux de Pêcheux (1969) ou de Tournier (1975), par exemple, portent sur des documents (discours parlementaires, syndicaux, tracts) qui, s’ils peuvent exprimer une forme de contestation idéologique, le font dans les cadres linguistiques et discursifs de la langue commune. Certes, ces discours se risquent éventuellement à bousculer le lexique, voire la syntaxe, mais il s’agit d’une audace concertée et isolée dans un ensemble relativement normé. La piste montrée par Michel Foucault lorsqu’il présente le manuscrit de Pierre Rivière (1973) a été encore peu suivie.
Lorsque l’AD s’est intéressée au discours oral, elle a développé de nouvelles approches (analyse pragmatique des interactions verbales, analyse conversationnelle inspirée de l’ethnométhodologie) et a commencé à décrire d’autres genres, relevant des discours ordinaires et de fonctionnements moins stabilisés que les genres institutionnels. Elle s’est aussi progressivement intéressée à l’hybridité des discours, ce qui lui permet, entre autres, d’observer des formes contemporaines de discours que l’on situe aux frontières de l’oralité et de la scripturalité.
Un des défis que propose ce colloque sera de définir la catégorie du « hors norme » du point de vue discursif, et de tenter de circonscrire ses terrains d’observation. L’AD se défend de toute ambition normative : en ce sens, une approche discursive des discours hors-normes ne saurait cibler l’extrémité « dévalorisée » d’un continuum sociolinguistique, ni conduire à un positionnement de chercheur en vertu d’enjeux politico-linguistiques. Si, dans ces cas, la norme peut résulter des pratiques socialement valorisées et être plus ou moins intégrée comme étalon pour l’analyse, elle peut encore relever d’une intuition, d’un ressenti très subjectif qui se définit essentiellement par la réaction à des écarts, par exemple en phonétique. Une approche discursive des discours hors-normes ne saurait s’appuyer exclusivement sur le sentiment de non-normativité, pas plus que sur une approche exclusive par des discours épi-linguistiques. Elle se doit de concevoir la matérialité discursive comme élément incontournable de l’étude, l’éclairage discursif sur la définition même des discours hors-normes appelle une telle exigence.
Se confrontant traditionnellement aux formes récurrentes dans les discours, l’AD a placé au cœur de son appréhension des discours les concepts de dialogisme et d’interdiscursivité. Toutefois, lorsqu’il s’agit particulièrement d’aborder des formes et des composantes discursives qui se démarquent de l’attendu, du déjà-dit et plus encore peut-être de l’entendable, de l’audible, du dicible voire du pensable (par rapport à un déjà-là conceptuel, représentationnel), les incidences théoriques voire épistémologiques qui découlent de l’articulation d’un présupposé monologique fort (la possibilité même de l’énonciation du « hors-norme ») au postulat dialogique méritent d’être développées. Si les possibilités de catégorisations analytiques du hors-norme liées au postulat dialogique (notamment l’hétérogénéité énonciative et le spectre linguistique qu’il convoque) échouent, ne serait-ce que partiellement, quels autres concepts sont alors productifs pour décrire ces zones monologiques (Paveau, 2010) du hors-norme ? Comment se redessinent pour l’analyse des discours hors-normes, les questions plus philosophiques et épistémologiques, des rapports entre sujet, discours et monde ? L’abord des discours hors-normes invite-t-il à une reconfiguration du dialogisme postulé ? D’une autre manière, les phénomènes discursifs construisant l’ambiguïté ou le doute socio-sémantiques, ceux qui génèrent des résistances ou instruisent des ruptures communicationnelles de l’ordre de la violence interrogent le caractère plus ou moins dialogique des énoncés.
Depuis peu, on voit émerger un intérêt réciproque entre des sous-disciplines des Sciences du langage qui n’avaient guère coutume de dialoguer : la présente rencontre, qui réunit analystes du discours, phonéticiens, sémanticiens, didacticiens, acquisitionnistes, historiens de la langue et des représentations linguistiques, sociologues du langage etc. en est une illustration. Ce choc des cultures amène l’analyse du discours à considérer des discours oraux, écrits, hybrides sortant de « l’ordinaire », à s’ouvrir à une analyse de discours qui, envisagés depuis les traditions disciplinaires de l’AD et du point de vue de leurs fonctionnements ou encore des présupposés épistémologiques qu’ils interrogent ou bousculent, peuvent être qualifiés de hors-normes.

Les domaines d’études où le hors-norme se manifeste ne sont pas limités aux points listés ci-dessous, toute proposition pertinente sera étudiée avec attention.

• Discours analysés dans le domaine de la littératie
Très peu d’études convoquent l’analyse de discours dans les études de littératie, bien qu’elle se révèle particulièrement intéressante pour examiner les rapports exprimés à la lecture/écriture, les productions en tant que telles ainsi que les discours publics sur les questions de littératie.
De nombreux paramètres sont à prendre en considération si l’on considère la littératie selon une acception socio-culturelle (New Litteracy Studies) : rapports de pouvoir entre certaines littératies (pratiques hors-normes) et discours dominants (y compris langue commune) ; descriptions sociales et discursives de pratiques innovantes (le parlécrit (Jeay,1991) des textes/SMS) ; parcours interprétatifs imprévus, décalés en contexte de réception : quelles marges discursives pour l’interprétation hors-norme ?
On accordera une attention particulière à l’historicité des normes linguistiques. L’accès à la lecture et à l’écriture a une histoire : comment, dans ses différents moments, sa gradualité a-t-elle été appréhendée ? On interrogera l’espace discursif qu’occupent ceux que l’on a pu nommer ici peu-lettrés, ailleurs semicolti, ou encore situer dans le clair-obscur du « substandard ».

• Discours analysés dans le domaine de la pathologie du langage, ou des pathologies censées affecter le langage
Quel rôle jouent, dans la perception du hors norme, le « référent interne » (Fex, 1992), la variabilité des canons esthétiques, l’attitude des soignants et aidants ? Quelle correspondance entre cette perception et la description des discours produits ? Quels paramètres (articulatoires, acoustiques, linguistiques,…) caractérisent un discours pathologique par rapport à un discours dit « normal » ? La notion d’art brut a ouvert une approche de certaines de ces productions en tant que phénomènes de création (Adam, 2012), l’AD peut-elle proposer d’autres pistes ?

• Discours analysés dans le domaine des études de l’oralité
Quels ratés de la communication orale, quels dérapages, glissements involontaires qui produisent des équivoques, des lapsus et malentendus ? Quels énoncés constituent les chutes des corpus oraux, les énoncés délaissés, faute de catégories analytiques adéquates ? En quoi certains énoncés ou bribes d’énoncés oraux sortent-ils des cadres d’analyse prévisibles ? Pourquoi ces énoncés semblent-ils défier les outils notionnels et méthodologiques de l’analyste ?

• Discours analysés dans le domaine de l’acquisition du langage
Le discours de l’enfant, de l’apprenant s’inscrit dans un processus. Par nature « hors-normes », il est pourtant observé en référence à des stades de développement, constituant une forme de norme. Pour comprendre comment s’opèrent perception et signalement du hors-norme, on s’interrogera notamment sur les notions de (hors)-norme scolaire tel qu’il est formulé dans les discours institutionnels et sociaux, sur les attitudes socio-discursives des parents, éducateurs et enseignants.

Sous quelles formes, quels contenus et selon quelles conditions de production, les discours sociaux recourent-ils au hors-norme ? Selon quels paramètres sociaux et discursifs les locuteurs placent-ils le curseur entre norme et hors-norme ? En interrogeant la qualification de « hors-norme » appliquée à des discours, ce colloque invite aussi à repenser les normes de l’analyse de discours.

Éléments de bibliographie

Adam, Jean-Michel, 2012, Préface de Ecrivainer. La Langue morcelée de Samuel Daiber, par Vincent Capt, Lausanne, Infolio Collection de l’Art Brut, Collection Contre-courant.
Angenot, Marc, 2008, Dialogues de sourds. Traité de rhétorique antilogique, Paris, Mille et une nuit, collection Essais.
Bourdieu, Pierre, 1983 « Vous avez dit "populaire" ? », Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 46, L’usage de la parole, p. 98-105.
Branca-Rosoff, Sonia, Schneider, Nathalie, 1994, L’écriture des citoyens. Une analyse linguistique de l'écriture des peu-lettrés pendant la période révolutionnaire, Paris, Klincksieck.
Bres, Jacques, Haillet, Patrick-Pierre, Mellet, Sylvie, Nolke, Henning, Rosier, Laurence (éds), 2005, Dialogisme et polyphonie, Bruxelles, De Boeck.
Collette, Karine, Rousseau, Jean, 2013, « Littératie et responsabilité en santé », Globe, revue internationale d’études québécoises, vol.16, no 1, p. 133-157.
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Pêcheux, Michel, 1969, L’analyse automatique du discours, Paris, Dunod.
Ricoeur, Paul, 1986, l’idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 1997.
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Tournier, Maurice, 2002, Propos d’étymologie sociale 1, 2 et 3, Lyon, ENS Éditions.

Organisateur
Institution
Université de Sherbrooke (Québec), université de Montpellier (France)
Personne à contacter
karine collette ; agnès steuckardt ; Fabrice Hirsch ; Gaétane Dostie
Réseau
Cinquièmes rencontres Sherbrooke-Montpellier